
Le changement climatique devrait avoir de multiples conséquences et notamment sur notre santé. De l'autre côté du globe, en Australie, les effets de ces changements se font déjà sentir... Pour tenter d’y voir plus clair, nous sommes partis à la rencontre du Professeur Colin D. Butler du Centre National de Recherche en Epidémiologie et Santé Publique de l'Université Nationale de Canberra en Australie. Professeur de santé environnementale, il travaille principalement sur les influences du changement climatique sur la santé. Il est co-fondateur et président du BODHI, une des premières ONG occidentales bouddhistes.
ASEF: Au quotidien peut-on s'apercevoir que le climat change?
Pr Colin Butler: Globalement, le changement climatique est de plus en plus visible au quotidien. Bien sûr, l’approche du sommet de Copenhague fait que nous en parlons de plus en plus, mais cette mise en lumière vient aussi du fait que les preuves sont de moins en moins contestables, que les journaux en parlent et que les gens peuvent en témoigner suivant les zones où ils résident.
Pensez-vous que le lien entre changement climatique et santé soit suffisament pris en compte ?
La relation entre le changement climatique et la santé n’est toujours pas reconnue et discutée comme elle devrait l’être. Cependant, il n’y a aucun doute sur le fait que les professionnels de santé commencent à percevoir l’importance et la dangerosité du changement climatique sur la santé humaine. Cependant cette prise de conscience naissante ne s’est pas encore été traduite par des politiques visant à protéger la santé humaine du changement climatique.
En Australie, est-ce "pire"?
Bien que tout le monde s’accorde à dire que les pays les plus fortement impactés par le changement climatique seront l’ensemble des pays en voie de développement, certains affirment néanmoins que l’Australie sera très affectée, devenant le pays développé le plus affecté par le changement climatique – disons du moins qu’elle risque d’être atteinte en premier… De nombreux Australiens, surtout dans les villes, s’inquiètent de ces changements. Pourtant, la réaction de nos politiques a jusqu’à présent était disproportionnellement faible… Il a par exemple fallu attendre décembre 2007 pour que nous ratifiions le protocole de Kyoto ! De nombreux ruraux, tout particulièrement, ne croient toujours pas que les changements qu’ils observent sous leurs yeux sont le résultat du réchauffement climatique de la planète. Il semble qu’il y’ait une importante résistance culturelle à la science…
Qu'en est-il des sécheresses?

Voici une photo d’un mouton dans un paysage quasi-désertique – un paysage désormais typique de certaines régions à l’intérieur des terres australiennes où de sévères sécheresses frappent régulièrement. Sur cette photo, on voit qu’il n’y a pas d’herbe. Le mouton est visiblement en train de souffrir, mais c’est aussi le cas de la famille de fermiers dont les revenus dépendent de ces pâturages. En cas de sécheresse, les revenus de ces fermiers déclinent et parfois ils sont contraints d’abattre leurs troupeaux – ce qui est évidemment douloureux.
Quel lien entre sécheresse et réchauffement?
Cette carte (ci-dessous) du Bureau Australien de Météorologie montre le réchauffement qui s’est produit depuis 1950. Les teintes rouges indiquent le réchauffement. On le voit celui-ci est plus marqué dans les régions du Sud. Ce réchauffement est très important dans la genèse des sécheresses actuelles.

Et en ce qui concerne la pluie?
L’Australie est connue non seulement comme le plus sec des continents habités, mais aussi comme le continent ayant la plus importante variabilité pluviométrique. Notre animal national, le kangourou, a d’ailleurs une remarquable faculté d’adaptation à cette variation. Pendant les périodes d’extrêmes sécheresses les kangourous sont capables de suspendre le développement fœtal de leurs petits. Ils le remettent «en route» lorsque les pluies reprennent et que l’herbe réapparaît.

Le graphique ci-contre suggère que la pluie dans le Sud Est de l’Australie a connu trois phases, même si dans l’ensemble il n’y a pas de forte tendance «sèche».
Entre 1900 et 1915, c’était très sec, on a appelé cette période la « Sécheresse de la Fédération » (La Fédération australienne s’est mise en place en 1901).
Elle fut suivi par une période plus humide, qui a duré jusqu’aux années 70 à peu près. Puis,1982 fut une année très sèche – c’était le moment d’El Niño. Néanmoins, jusqu’au début des années 90, la période a été encore plus sèche.
Certains pensent que nous vivons aujourd’hui une période similaire à celle du début des années 1900 et que la sécheresse actuelle n’a rien à voir avec le changement climatique. Cependant, plusieurs scientifiques pensent que le front météorologique, qui autrefois amenait systématiquement des pluies dans le Sud-Est de l’Australie, s’est légèrement déplacé vers le Sud et qu’il va continuer à le faire… Ce qui permet de penser que la sécheresse va être permanente. Jusqu’à récemment les modèles de changement climatique concernant l’Australie ne prévoyaient pas le niveau de sécheresse que le Sud-Est de l’Australie - la région la plus peuplée- connaît depuis les années 1950…
Il y’a des nombreuses différences entre la sécheresse actuelle et celle du début du 20° siècle. Il fait significativement plus chaud actuellement que lors de la « Sécheresse de la Fédération ». Ceci accroît l’évaporation et la sécheresse. Il y a aussi plus d’habitants – ce qui signifie que la pluviométrie par personne est encore moindre, ce qui augmente donc le stress hydrique. Finalement, le paysage d’aujourd’hui est très différent de celui d’avant. La déforestation a pu contribuer au changement climatique. Il a également été aggravé par la période un peu plus humide du milieu du 20° siècle – qui a fait naître des attentes et qui a permis le développement d’infrastructures (pour irriguer les cultures agricoles dont dépendent les villes) qui ne sont plus soutenables aujourd’hui. Les histoires de vergers enterrés et de fermes abandonnées sont de plus en plus communes.Gardons à l’esprit que l’Australie est déjà un continent très sec, toute réduction d’eau est donc une source d’inquiétude. La plupart des grandes villes de la côte australienne sont en train de construire ou de réfléchir à l’aménagement d’usines de désalinisation en vue de compléter l’eau de pluie. Malheureusement, nos gouvernements envisagent de faire brûler plus de charbon pour faire fonctionner ces usines…
Perth (grande ville du Sud Ouest) est actuellement en train de construire une usine de desalinisation. Pourquoi?

Ce graphique de la Western Australia Water Corporation montre, grâce à l’étude du niveau d’eau du barrage de cette ville, le déclin terrible de la pluviosité sur cette période. Comme vous pouvez le deviner, la densité par habitant a substantiellement augmenté sur ce même laps de temps.
La pluviosité s’est réduite à l’Ouest mais ce déclin est encore plus manifeste au niveau de l’écoulement des rivières. C’est d’ailleurs une des raisons qui a motivé la construction de l’usine de désalinisation.
Ce déclin de la pluviosité et du débit des rivières est probablement une manifestation du changement climatique causé par l’homme. Ceci a aussi contribué au déclin de la production céréalière australienne - à la fois dans le Sud Ouest et dans le Sud Est. L’Australie est en temps normal un des plus importants exportateurs de céréales. Pourtant au cours des dernières années, elle a été obligée par deux fois d’importer des céréales.
Et à l'Est du pays, qu'en est-il?
On voit sur cette carte la zone du fleuve de Lachlan. Il y a eu une crise d’approvisionnement en eau dans l’Est à cause de l’assèchement de ce dernier en octobre dernier (oct.2009). La crise fut sans précédent. Je ne crois pas que les gens se soient rendu compte, qu’au vue des conditions actuelles, le réservoir d’eau sera quasiment asséché en avril prochain. J’aimerais souligner qu’à un certain point l’attachement humain, la force et l’opiniâtreté peuvent être contre productif. Dans certains témoignages rapportés par la presse on peut lire "des centaines, voire des milliers, de foyers devront faire venir leur eau par camion pour continuer à vivre dans leurs maisons ou ils devront partir. Je n’aurais jamais imaginé que nous puissions nous retrouver dans une situation si terrible;», «les gens étaient au courant de ça, mais ils espéraient désespérément que tout ceci n’arriverait pas. Maintenant ils sont surs que ça va arriver puisque leurs foyer a été touché» ou encore «Ma famille vit ici depuis le début du 19° siècle et ils ont survécu à beaucoup de choses, mais je ne sais si nous pourront survivre à ça. Je ne veux incriminer personne individuellement – je comprends pourquoi les gens se sont retrouvés coincés. Maintenant, ils en sont arrivés à un point où la situation est tellement catastrophique que leur terrain ne vaut presque plus rien. Il y a beaucoup de souffrances qui entrent en jeu. En ville, il y a de moins en moins de places, les gens vieillissent, le moral est à la baisse et les villes perdent leurs docteurs et de nombreux services. La santé des gens sera impactée.
Pouvez-vous nous parler de la grande vague de chaleur de 2009?
En janvier et février 2009, une grande partie du Sud-Est de l’Australie expérimentait des records de chaleur. Ceci s’est manifesté par plusieurs records de températures, incluant des températures très élevées la nuit (un presque incroyable 41,7°C à 3 heures du matin en Adelaïde) et par de nombreux et catastrophiques feux de forêt, qui tuèrent près de 200 personnes. En deux semaines, à Melbourne, qui compte environ 4 millions d’habitants (2°plus grande ville d’Australie), ils ont enregistré une température record de 46,4°C et trois jours à 43°C. Il faisait tellement chaud que la qualité des émissions des téléphones portables était endommagée et que les voies de chemin de fer se sont déformées.
Les feux ont menacés les principales infrastructures. Ils ont été très proches d’une des principales centrales électriques fonctionnant au charbon qui alimente Melbourne et ont également menacé de brûler les lignes électriques qui desservent la ville. Les débris des incendies, incluant les produits chimiques utilisés pour les éteindre, ont aussi failli contaminer l’un des plus importants réservoirs d’eau de Melbourne.
La chaleur incontestablement a entrainé une augmentation du nombre de décès, mais les rapports d’analyse n’ont pas encore été publiés.
En Adelaïde, la plupart des maisons ont aujourd’hui l’air conditionné, ceci devient de plus en plus commun à Melbourne. Cependant, comme dans le cas des usines de désalinisation, l’électricité nécessaire pour faire fonctionner les climatisations est générée par la combustion du charbon – que l’Australie détient en abondance.
Et qu'en est-il des incendies?
Etre dans le sillage d’un feu de forêt est une expérience terrifiante. Le feu génère des débris qui peuvent être emportés par le vent jusqu’à 2 ou 3 kilomètres au tour du foyer central. Ces débris sont suffisamment chauds pour démarrer un autre petit feu en atterrissant… On appelle cela « l’attaque des braises ». Il y a un débat pour savoir si les propriétaires doivent essayer de défendre leur maison ou pas. Dans certains cas, cela peut être facile s’ils sont là lorsqu’une braise se pose et démarre un minuscule feu. Dans d’autres cas, défendre sa maison peut être fatal. Beaucoup de personnes sont mortes en février alors qu’elles essayaient de protéger leurs maisons. Dans d’autres cas, les gens ont fuit trop tard, et ce sont retrouvés coincés sur la route notammennt par des arbres tombés au milieu de la route. Les incendies impactent clairement la santé des gens – à la fois immédiatement, mais aussi sur le long terme en créant des stress post-traumatiques.
La sécheresse de 2009 a t-elle occasioné plus de feux qu'à la normale?

Jusqu’à il y a peu de temps, le pire niveau d’alerte au feu était appelé « extrême ». Il était déclaré quand le niveau d’alerte, basé sur la température, l’humidité et la sécheresse de la végétation, était aux alentours de 50.
Durant les feux de février 2009, certains niveaux d’alerte aux feux ont atteint 200 ! En conséquence, une nouvelle catégorie, appelée « catastrophique » a été créée. En novembre 2009, le niveau «catastrophique » a été déclaré dans deux états australiens pour la première fois.
La population ne prend t-elle pas conscience des enjeux?
Un poème emblématique de la culture australienne, écrit il y a une centaine d’années, résonne toujours en nos têtes. Il met en lumière le caractère australien – qui est réputé stoïque. Mais il montre aussi qu’à un certain point l’opiniâtreté peut être contreproductive. Dans le poème, Hanrahan est un obscur personnage, qui prévoit en permanence des catastrophes. Mais le poème est ironique. A la fin de celui-ci, après plusieurs strophes, Hanrahan est encore en vie et continue à prédire des catastrophes. De nombreux ruraux considèrent que les avertissements des scientifiques comme moi sont pareils aux exagérations d’Hanrahan.
Y'a t-il quand même des changements ?
En Australie, de nombreux médecins associés à des membres des agences de santé publique se sont regroupés en un mouvement qui ne cesse de croître pour convaincre leurs patients et les politiciens que le changement climatique a un impact sanitaire. Nous avons eu du succès avec environ un quart des politiciens, pas plus, mais des progrès sont en train d’être faits.
Les sondages montrent un ralentissement voire même un déclin dans l’acceptation et les inquiétudes des gens à propos du changement climatique. Nous devons garder en tête que de nombreux Américains n’ont toujours pas accepté la théorie de l’évolution. Je doute qu’un changement climatique causé par les hommes soit facilement et rapidement acceptable dans les campagnes australiennes – à moins que les preuves deviennent plus importantes rapidement ce qui n’est pas vraiment désirable puisque cela mettrait en péril notre civilisation (par exemple si la toundra commençait à fondre à une échelle importante).
Selon vous quelles sont les solutions possibles?
Martin Luther King n’aurait jamais eu autant de success s’il n’avait pas dit “I have a dream”. De façon similaire, il est possible de rêver d’une économie post-industrielle non basée sur les énergies fossiles. L’énergie solaire est la meilleure solution pour y parvenir. En effet, l’Australie peut héberger des fermes à énergie solaire thermiques. Ainsi, nous n’aurions plus besoin de charbon. Nous pourrions même envisager d’utiliser cette énergie pour produire des bio-fuels à partir d’algues – que nous pourrions exporter en Asie.
Un mot pour conclure?
Pour terminer, je voudrais rappeler que notre civilisation tout entière est en danger. Nous devons évoluer vers de nouvelles formes de coopération et d’alliances. Les spécialistes de la santé publique et les environnementalistes doivent travailler avec d’autres groupes pour promouvoir une transition durable. Personnellement, je me suis engagé au sein de BODHI – une des premières ONG bouddhistes occidentales – et nous travaillons actuellement sur plusieurs projets allant dans ce sens en Asie.